Vous êtes ici : Œuvres Cycles de chansons (1937-1973)

Arcadie VIII - Poèmes




1 - JE PARLE - MILO


Je parle des mères aux pieds nus
Qui errent parmi les ruines
Des villes enflammées
Des cadavres amoncelés dans les rues
Et des maquereaux-poètes
Oui sont pris de frayeur la nuit
Sur leur seuil
Je parle des nuits sans fin
Quand la lumière décroit
Au point du jour
Des camions surchargés
Et des pas
Sur les dalles humides
Je parle des cours de prison
Des larmes du condamné à mort
Mais je parle surtout
Des pêcheurs
Qui ont abandonné leurs filets
Pour suivre ses pas
Et quand Lui devint las
Eux ne se sont pas réposés
Et quand Lui les eut trahis
Eux n'ont jamais renoncé
Et quand Lui fut glorifié
Eux détournèrent le regard

On leur crachait au visage
On les crucifiait
Mais eux toujours aéreins
Prenaient un chemin qui n'avait pas de fin
Sans que leur regard
Ne s'obscurcisse ou ne fléchisse
Debout et seuls
Dans la solitude terrible de la foule.


2 - CHARIS 1944


Nous étions tous ensemble
A déployer nos heures sans nous lasser
Nous chantions tout bas
Pour les jours qui allaient venir
Chargés de visions multicolores
Charis chantait
Nous nous taisions
Sa voix faisait naître
Des milliers de petits incendies
Qui embrasaient notre jeunesse
Nuit et jour il jouait à cache-cache
Avec la mort
Dens chaque recoin chaque ruelle
II palpitait
Oubliant son propre corps
Pour faire aux autres le présent
D'un printemps
Nous étions tous ensemble
Mais on eût dit que lui
Etait tous à Ia fois

Un jour quelqu'un nous murmura à l'oreille :
"Charis est mort"
On l'a tué ou quelque chose d'approchant
Ce sont des mots que nous entendions chaque jour
Personne ne l'avait vu
C'était au crépuscuie
II devait serrer les poings
Comme toujours
Dans ses yeux se greva
Une joie indélébile
La joie de la vie nouvelle
Mais tout cela était simple
Et le temps est court
Personne n'arrive au but
Nous ne sommes plus tous ensemble :
Deux ou trois ont émigré
Tel autre s'est retiré au loin
Dans une attitude équivoque
Et Charis a été tué
Les uns sont partis et d'autres sont venus
Les rues neuves se sont remplies
Une foule insupportable se répand
Voici qu'à nouveau les drapeaux ondulent
Le vent fouette les bannières
Les chansons flottent dans l'abîme
Et si parmi les voix
Qui le soir percent
Inexorablement les murailles
Tu en as distingué une, c'est la sienne
Elle fait naître de petits incendies
Oui embrasent notre jeunesse indomptable
C'est sa propre voix
Qui bruit parmi la foule
Qui à l'entour tel un soleil
Etreint l'univers
Et fauche le désespoir
Tel un soleil
Qui nous montre tel un soleil éclatant
Les cités radieuses
Oui s'ouvrent devant nous, ruisselantes
De vérité et de lumière sereine.

© Manolis Anagnostakis

Lire: Biographie de Manolis Anagnostakis