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Chansons pour Andréas - I.





Andréas Lentakis
J'eus l'inspiration de ces "Chansons pour Andréas", alors que j'évoquais des souvenirs qui me ramenaient à Averoff quelques semaines auparavant.


En allant aux latrines, je jette un rapide coup d'œil à travers le judas. Je reconnais Andréas Lentakis, un ancien dirigeant des Jeunesses Lambrakis. Je recule un peu. Un œil m'observe, qui s'ouvre démesurément. J'entre dans les latrines. Je frappe au mur selon le code. Je ressors. Nouveau coup d'œil.

Revenu dans ma cellule, je prépare la "grille" qui nous permettra de communiquer en morse. ABCD / EFGH / IJKL, etc. On frappe d'abord la série du groupe, puis la série de chaque lettre à l'intérieur d'un groupe. Le soir, en retournant aux latrines, je jette le papier avec la grille à travers le judas. Nous pouvons ainsi commencer un long dialogue à travers la cloison qui nous est commune.

Andréas me fait le récit de son action dans la clandestinité, de son arrestation, de ses interrogatoires et de ses tortures. Le lendemain de cette prise de contact avec Andréas, ils amenèrent dans ma cellule Themos, mon premier camarade de clandestinité. Grande joie. Jusqu'au soir, Themos m'énuméra toutes les nouvelles de la clandestinité. Puis celles qui filtraient sur la Sûreté. Un récit sans fin.

Et le soir venu, voici qu'on torture à nouveau sur la terrasse. Andréas m'avertit qu'il s'agit d'un Lambrakidès. Hurlements. Mon cœur est prêt de se rompre. Quand donc allons-nous échapper de cet abattoir humain?

C'est alors que me vient l'idée d'une grève de la faim. Non seulement pour moi, mais pour nous tous. Andréas est d'accord. Que disent ceux qui sont au secret? lis sont pour, également. J'avertis les gardiens.

Premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième jour. Les plus pénibles. Ceux où i'organisme proteste, réagit, se tord. Puis surviennent des étourdissements. Je m'étends par terre.

Douzième jour. Entre l'anéantissement et l'immortalité. Je me souviens du dernier message que j'adresse alors à Andréas à travers le mur: "J'entame mon dernier combat pour la liberté de notre peuple."

Aussitôt, Andréas me répond à coups rapides et forts: "Pas le dernier. Ensemble, nous en livrerons bien d'autres jusqu'à la victoire finale."

La porte de la cellule s'ouvre. On me soulève pour me transporter jusqu'à une auto. Puis c'est l'hôpital Saint-Paul....

C'est donc à Vrachati que reviennent m'assaillir tous ces souvenirs de l'horreur, encore si frais dans ma mémoire, Andréas devenant le symbole du peuple grec en lutte.

Oui, nous, Grecs, nous buvons la trahison avec le lait, avec le vin. Peuple trahi. Peuple martyrisé. A présent, on prétend t'exterminer. Mais il est certain que tu redeviendras ce que tu étais. Ce que tu fus au cours des guerres d'indépendance, de la résistance et de la guerre civile. En ces temps-là le pouvoir était au bout de ton fusil.

Puis ce sont les visions de la terrasse. Les cris. La douleur qui s'enfonce comme un clou. Peuple grec, on t'a trop menti. On t'a bercé d'espoirs fallacieux. Savaient-ils, à l'Est comme à l'Ouest, qu'il t'était impossible de mener ta révolution Jusqu'à son terme ? Alors pourquoi t'a-t-on poussé ? Et qui a osé le faire ? Dans quel but ? Pour servir quels intérêts ? En tout cas, pas les tiens. Toi, tu aurais pu accomplir une révolution à la mesure de tes propres moyens. Et si tu t'étais aperçu que tu dépassais ces moyens, tu n'aurais pas hésité à faire marche arrière, un grand pas en arrière, quitte à retrouver ton point de départ.

Mais aujourd'hui, nous n'en sommes même plus là. Tu es retombé dans la Préhistoire. Depuis ta libération, les pas que tu faisais en avant te faisaient inexorablement rebrousser chemin, toujours plus en arrière. Et pourquoi, en fin de compte ? Parce que tu as été trop confiant. Tu as tout donné : sueur et courage, famille et avenir. Tu as donné ton sang sans compter. Des fleuves de sang.

Mais l'heure a maintenant sonné : l'heure de réfléchir au passé, d'en prendre conscience. L'heure de ne plus te fier qu'à toi-même...


© Mikis Theodorakis: Journal de Résistance, 1971


TA TRAGOUDIA TOU ANDREA - CHANSONS POUR ANDREAS, AST 184
Composition: Avril-22.6.1968 à Vrachati
Titres:
1. Tu es Grec
2. Nous sommes deux
Il est temps (On t'a beaucoup menti)
4. L'abattoir
Création: 1970 à Rome
Antonis Kaloyannis, Orchestre Populaire, Mikis Theodorakis