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Arcadia VI - Poèmes






A Zatouna entre deux gendarmes


1. PÉAN


Les montagnes majestueuses étreignent
Rochers et précipices, hommes et sapins.
Elles ont vu les armées ottomanes et bien d'autres vainqueurs.
Elles ont recueilli les corps des héros
Les malédictions des braves.
Ils sont toujours là les arbres qui ont ombragé
Le sommeil de Perdicas
Et le coucou qui n'a pas entendu Kolokotronis
Est venu faire son nid à Zatouna.
C'est en vain que mes gardiens essayent
De mettre en cage sa chanson.
Les ravins le hissent sur leurs épaules
Pour le mener en hâte parmi les oliveraies
De quelle hauteur vertigineuse les montagnes d'Arcadie
Dominent les flots!
Et la flûte de Pan
Couvre les grognements de la caserne.
Boas orangs-outangs guenons
Portent des robes de juges
Tiennent des sceptres
Archevêques et Généralissimes
Crient «Aeral!»
Et derrière eux s'élèvent
Des ailes de poules.
Les héros pris de panique abandonnent les marbres
S'échappent des alexandrins des poètes
Trouvent refuge sur les rives du Loussios
Aux sources du mont Ménale
Se partagent les ombres avec l'alouette.
Montagnes dépositaires de ta bravoure, ô Patrie!
Votre rêve est le péan
Et votre chant est le fusil.


2. AU POÈTE INCONNU


Rigas Ferraios je t'invoque!

De l'Australie au Canada
De l'Allemagne jusqu'au Tachkent
Dans les prisons les îles ou les montagnes
Les Grecs vivent dans la dispersion.

Dionysos Solomos je t'invoque!

Détenus et geôliers
Tortionnaires et torturés
Oppresseurs et opprimés
Terroristes et terrorisés
Possédants et possédés
Les Grecs vivent dans la division.

Andréas Kalvos je t'invoque!

Le soleil le plus vif est incrédule
Incrédules sont les monts et les sapins
Les rivages et les rossignols.
Berceau de la Beauté, de la Mesure, ô ma patrie!
Aujourd'hui elle est un lieu de mort.

Kostis Palamas je t'invoque!

Jamais on ne vit tant de lumière se changer en ténèbres
Tant de vaillance en épouvante
Tant de force en faiblesse
Et tant de héros en bustes de marbre.
Patrie de Dighenis et de Diacos, ô ma patrie!
Mais aujourd'hui pays d'esclaves.

Nikos Katzantzakis je t'invoque!
Mais si les mortels semblent oublier
Où se parle encore la langue d'Androutsos
La mémoire loge derrière les chaînes et les repaires
La mémoire habite dans les pierres
Et fait son nid dans les feuilles mortes
Qui recouvrent ton corps, ô Grèce.

Angelos Sikelianos je t'invoque!
Toi l'âme même de ma patrie
O fleuve multiforme
Aveugle à force de sang
Sourd de mugissement
Malade de la grande haine
Et malade du grand amour
Qui se disputent ton âme en partage.
L'âme de ma patrie
La voici: deux menottes
Qui se referment sur deux fleuves
Et sur deux montagnes
Et qu'on a liées avec des cordes
Sur le banc de la terrasse.
La plaine d'Argolide
Qui se gonfle sous le fouet
Et l'Olympe qu'on fait pendre
Les coudes liés derrière le dos.
Au grand mât du porte-avions
Pour le faire avouer.
L'âme de ma patrie
C'est cette semence qui a poussé racine
Au coeur même du rocher
A toi seule tu es mère, femme, et jeune fille
Tu domines les flots et les monts
Et tu teintes secrètement de sang
Les oeufs rouges de la Résurrection
Que couvent les siècles et les hommes.
O que vienne dans mon malheureux pays
La vraie Pâque de tous les Grecs!

Poète inconnu je t'invoque!


© Mikis Theodorakis, 1968